« L’Enfant de l’ogre » : donner une voix à ceux que les faits divers oublient
En choisissant de raconter un féminicide à hauteur d’enfant, Delphine Saubaber signe avec L’Enfant de l’ogre un roman bouleversant. Un texte engagé, né de son regard de journaliste, pour faire entendre une voix trop souvent oubliée.
Avant d’être romancière, Delphine Saubaber a été journaliste et grand reporter à L’Express. Pendant des années, elle a couvert des faits divers, quittant les lieux une fois l’article bouclé. « Mais eux restaient », dit-elle simplement. Eux, ce sont ces enfants dont la vie bascule après un féminicide. « J’avais le sentiment de les abandonner à leur sort. » Longtemps, cette impression ne l’a pas quittée. Si la société commence à nommer les violences faites aux femmes, la parole des enfants victimes demeure largement absente. L’Enfant de l’ogre est né de ce silence.
Écrire depuis l’intérieur du drame
Le roman s’inspire d’un fait divers réel, notamment de l’affaire Delphine Jubillar, mêlé à d’autres histoires de féminicides. Mais Delphine Saubaber fait un choix radical : raconter le drame du point de vue de Mathis, son héros de six ans. « Je voulais que sa voix s’imprime dans la tête du lecteur. Qu’on ne puisse pas s’en défaire. » À travers lui, le lecteur découvre un monde qui s’effondre : une mère protectrice qui disparaît, un père violent qui devient l’unique repère, avant de partir en prison.
Tendre le micro, comprendre sans juger
Pour écrire ce roman, l’autrice a travaillé comme une journaliste. Elle a interrogé des pédopsychiatres, étudié les mécanismes psychologiques à l’œuvre, cherchant à comprendre plutôt qu’à condamner. « J’ai voulu tendre le micro à chacun. » Le récit alterne ainsi les voix de l’enfant, de la mère et du père. Le lecteur n’est pas placé en juge, mais invité à s’immiscer dans l’intimité du couple, à ressentir les tensions, les silences, la violence qui s’installe.
L’écriture du silence
Il aura fallu près de quatre ans à Delphine Saubaber pour écrire L’Enfant de l’ogre. Une écriture lente, nécessaire. Le texte est dépouillé, précis, laissant une large place au non-dit. « Parfois, le silence dit plus que les mots. » Le langage simple de l’enfant, sa naïveté, ses incompréhensions, viennent heurter le cœur du lecteur adulte. L’attente, le vide, l’amour et la brutalité traversent le roman sans jamais sombrer dans le pathos.
Une littérature engagée et réparatrice
À travers ce livre, Delphine Saubaber rappelle que la femme n’est pas un objet et que l’enfant est une victime à part entière. Le retour de Mathis chez son grand-père ouvre une voie fragile de réparation. « Élever cet enfant devient, pour lui, une forme de rédemption. » Pour l’autrice, la littérature ne peut être neutre : « La fiction permet de regarder la violence autrement que dans les journaux. Elle offre un regard intérieur, humain. » L’Enfant de l’ogre est de ces romans qui remuent profondément et laissent une trace durable, bien après la dernière page.
Pour info
Prix Albert-Londres en 2010, Delphine Saubaber a travaillé durant 15 ans au magazine L’Express. Elle est l’autrice de deux livres remarqués : Vies de Mafia et La fille et la grêle, son premier roman. Elle est publiée aux éditions Phébus et ses romans sont dans toutes les librairies.
(Crédit photo : Muriel Bourquin)
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